28/03/2008

Eugène De Bie par Denis Coekelberghs

DeBieportraitLe texte qui suit est sans doute l'un des plus beaux et des plus pertinents qui ont été écrits sur l'oeuvre d'Eugène De Bie. Il figure dans l'introduction de l'importante monographie parue en 1987.

Paul Caso, Alexis Gloaguen et Denis Coekelberghs, "Eugène De Bie", Bruxelles, 1987, Les Editeurs d'Art associés, 239 pp.

Affirmer qu'Eugène De Bie débordait de talent ne demande pas de démonstration: il suffit de regarder ses oeuvres pour y reconnaître une richesse d'invention inépuisable, une maîtrise technique totale - qu'il s'agisse d'un dessin à la mine d'argent, d'une toile à l'huile ou d'un pastel - , une rare sûreté de trait. Tout semblait à la portée de cet artiste qui aurait pu choisir une carrière facile, brillante et académique si sa virtuosité innée n'avait pas été tempérée, contrôlée, sans cesse remise en question par une exigence personnelle sans pitié.

Il ne peut être question ici de décrire par le menu ce qui a fait la vie quotidienne de l'artiste : ces quelques jalons, recueillis de sa bouche, saisis au vol au cours de conversations inépuisables et passionnantes, ne veulent être qu'une première approche, nécessaire - et suffisante espérons-le - pour connaître et comprendre l'art de De Bie.

Que celui-ci, "artiste de naissance", n'ait pas à apprendre grand'chose de l'enseignement artistique ne surprend pas. Quelques noms l'ont toutefois marqué dans sa jeunesse, celui du Gantois J.Verleye par exemple, qui venait à l'Ecole St-Luc de Mons trois fois par semaine pour faire réellement travailler et participer ses élèves à l'exécution de tableaux et à leur inculquer les bases de la composition, alors que lui-même n'exposa jamais. De son passage à l'Académie de Bruxelles, De Bie préférait manifestement évoquer son camarade de virée Nicolas de Staël, plutôt que ses classes. Aussi s'empressa-t-il à l'époque de saisir l'occasion qui se présentait à lui pour s'inscrire aux Beaux-Arts et à l'Ecole du Louvre à Paris. Là, ses promenades quotidiennes à travers ces collections séculaires le mènent régulièrement devant la "Bataille de San Romano" de Paolo Ucello dont la géométrie le fascine. Sans doute devant ce chef-d'oeuvre de la Renaissance aurait-il fait sienne cette vérité quattrocentesque :"La pittura è cosa mentale" ! C'est alors en tout cas qu'apparaît avec évidence pour De Bie l'absolue nécessité de contrôler par la raison son imagination débordante et ses fantasmes les plus brûlants. C'est pourquoi le jeune artiste  -  il n'a qu'une bonne vingtaine d'années - , insatisfait de son travail,  ne cesse de détruire ses toiles. Il en garde cependant quelques-unes qu'il exposera notamment avec ses amis du groupe Nervia à Mons : Buisseret, Devos, Navez, Wallet, etc. Un grand dessin au fusain, une "Piétà" dramatique et noire comme un charbonnage en deuil, dans la grande lignée de Constantin Meunier, rappelle la dureté de cette période. Car c'est très vite le service militaire qui s'impose, puis la mobilisation et la guerre, les combats jusqu'au bout..."Les marins à la barre" d'un navire - d'un De Bie ? - désemparé sont le souvenir de ces inquiétudes et de ces horreurs. Mais De Bie entrevoit-il déjà dans cette grisaille la lumière incomparable de la Bretagne qu'il allait découvrir, émerveillé, en 1947 ? Accompagné de sa famille, il part au Guilvinec qui deviendra sa seconde patrie. C'est le coup de foudre pour ce bout du monde, le Finistère, où la mer, la terre et le ciel se confondent. D'emblée la palette de De Bie s'éclaircit, son observation des couleurs et des sonorités ambiantes se traduit en des jeux de formes et le conduit à l'abstraction. Mais il n'en est pas satisfait : il détruit, et à partir de ses compositions abstraites, il veut reconstituer non pas la réalité, mais sa réalité, son univers à lui, ce monde que sans cesse mais sans jamais se répéter, il fixe sur ses toiles et dont les illustrations de sa monographie sont le témoignage.

La Bretagne, dont De Bie ne manquait jamais de louer l'accueil et le goût spontané pour les arts, lui permit incontestablement de se réaliser et de trouver, petit à petit, le chemin du succès sans qu'il renonçât pour autant à ses perpétuelles remises en question. Aussi sera-ce pour lui, en 1952, un encouragement fou de voir Picasso arrêté devant une de ses toiles à la Galerie de Lyon dirigée par Rufin qui l'avait remarqué lors d'un passage à Quimper. Désireux de faire la connaissance de son auteur et surtout de le voir travailler, Picasso invita De Bie à Vallauris. De Bie gardait de ces moments un souvenir d'autant plus marquant que son hôte remaniait à cette époque ce hurlement silencieux et profondément tragique qu'est "Guernica"... Plus tard, c'est une rencontre avec Cocteau à Paris qui éclairera la carrière de De Bie qui entrera également à la Galerie Charpentier pour laquelle il peindra en toute liberté, détail qu'il convient de souligner et d'apprécier. Depuis lors, les qualités de De Bie se voient de plus en plus largement reconnues - ses nombreuses expositions énumérées ci-après en font foi - et son activité créatrice ne connaît pas de repos, partagée entre sa Bretagne libératrice et Bruxelles, où malgré tout, il garde ses racines.

Faut-il au terme de cette rapide évocation de la "vie" de De Bie, situer le peintre par rapport aux courants qui traversent l'Histoire de l'Art? L'exercice est toujours un peu vain et toute classification abusive. Aussi se bornera-t-on à écarter l'étiquette surréaliste qu'il refusait lui-même avec force, pour lui préférer celle de fantastique. Il aimait aussi se définir comme baroque : on le suivra volontiers, dans la mesure où son art, comme celui des vrais baroques, n'a de désordonné que l'apparence. Car rien n'est laissé au hasard chez De Bie : de la première esquisse crayonnée et abstraite qui s'impose à lui comme une musique et qu'il accompagne de mots, jusqu'à l'oeuvre achevée, il y a chaque fois - comme en parallèle au déroulement de sa carrière linéaire - un remarquable cheminement soigneusement élaboré. Complexe, le style de De Bie l'est assurément. Il ne fait pas de doute que le trait le plus essentiel de son génie se trouve dans sa capacité de soumettre (dans le sens de proposer) son puissant imaginaire à une raison directrice.

En d'autres mots, on peut dire que dans son oeuvre se trouve en quelque sorte l'union entre le Nord fantastique et la rationalité latine.


Denis Coekelberghs
Docteur en Histoire de l'Art